Epilogue (2)

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J’ai stoppé devant la porte 9 entrouverte.

Marguerite était assise dans son fauteuil bien droite, genoux serrés, son sac à main posé sur ses larges cuisses, sa canne contre sa hanche. Elle portait une robe semée de petits bleuets, sans manche, boutonnée à la façon d’un tablier. Elle attendait dans une immobilité parfaite, comme une statue de cire, un léger sourire flottait sur ses lèvres pincées. Je me suis sentie vaciller à la vue de sa vieille valise posée contre ses jambes. Valise. Ce mot avec lequel on s’en va, on se tire, ce mot rempli d’intimité et de solitude. Je ne voyais plus qu’elle. Une valise sans horizon. Vide.

–          Quand même.

Elle me regardait satisfaite et un peu agacée, ne mettait aucune intonation à son quand même. C’était une insistance. Marguerite avait un langage particulier.

Elle  m’avait naguère conté son histoire, sa scolarisation vite arrêtée, son mariage parce qu’il le faut bien, la vie à la ferme, l’enfant simplet, les champs, les bêtes, son ivrogne de mari, son veuvage, toute une vie de peines  selon ses étranges expressions –les bras occupés et la tête inhabitée-, une vie de silence –juste les fantômes des mots à l’intérieur – une vie sans caresses, sans joie, sans baisers, tant d’années de regrets en si peu de phrases. Marguerite m’avait dit la rudesse et la triste âpreté de sa vie spartiate avec des mots élégants et riches qui m’avaient étonnée. Elle conjuguait avec boulimie les verbes de son labeur de façon déroutante, des mots  presque un peu précieux, inattendus dans sa bouche, mêlés à une grammaire parfois rudimentaire roulaient dans sa gorge de la façon rurale. Ses « r » n’étaient pas gutturaux  comme ceux du parler citadin. De jolis mots choisis qu’elle semblait savourer comme des sucreries, parfois inattendus mais encore dodus de sens, à peine chiffonnés  contrairement à ceux des autres résidents de l’Epilogue. Marguerite a toujours parlé ainsi, vocabulaire choisi, presque précieux accommodé à la mode paysanne, sur un ton monocorde. Ca sonnait aussi étrangement que du patois ou de l’argot dans la bouche d’une bourgeoise. Les mots sont comme des vêtements, ils doivent ressembler aux gens, sinon ça dérange.

Intriguée, j’avais alors questionné Marguerite. Avait-elle lu alors qu’elle n’allait plus à l’école ? – j’aurais pas dû parce que je vivais à la ferme, avait-elle raillé? C’est ailleurs que dans les basses-cours et dans les champs que j’ai appris à déclamer. Je sais les mots.

Elle avait sorti de son portefeuille usé des clichés jaunis tout gondolés d’un air mystérieux et entendu. Des fragments de sa mémoire en noir et blanc. Son unique butin de vie, vieux de plus de soixante dix ans. Son rêve sur pellicule. Derniers vestiges des souvenirs personnels et familiaux, aussi anachroniques que de vieux parchemins à l’ère du numérique. Dans cinquante ans, pour nous amarrer à nos propres souvenirs, au plus fort de nos détresses que garderons-nous de nos moments de joie quand notre mémoire mitée en aura effacé les images ? Plus de clichés jaunis et gondolés qui rebiquent un peu cachés contre notre corps comme les enfants trimbalent leur doudou, mais de ridicules rondelles  plastifiées gravées de centaines d’images ou de films jamais visionnés, jamais partagés, sans avenir, soumis aux caprices de la technologie défaillante, illisibles et muets plus rapidement que notre mémoire qui fiche le camp, égarés dans nos fonds de tiroir. Première génération amnésique privant nos petits enfants du plaisir de farfouiller dans le grenier à la recherche de vielles photos retraçant l’histoire de leur famille et ses secrets. Ils n’y trouveront pas plus de lettres d’amour entourées d’un noeud confessant les amours adultérines de leurs aïeuls accros au mél. Il n’y a d’ailleurs plus d’inutiles greniers dans les maisons neuves, c’est ça l’adaptation des espèces à leurs conditions de vie.

Les images que la vieille femme caressait de ses doigts réanimaient son visage, craquelaient son masque résigné. Marguerite me les avaient tendues les mains tremblantes. Elle a juste seize ans sur ce cliché qui ne connaît pas l’imparfait. Elle jouait alors, avait-elle raconté, dans une petite assemblée de théâtre du village. La photographie la montrait fine et belle dans les  bras de son partenaire, elle s’était grimée et costumée, et perchée sur un tronc d’arbre elle posait avec un sourire de printemps. J’ai eu du mal à croire que Marguerite fût cette jeune fille si solaire. La vieille femme me disait alors qu’elle imitait Sarah Bernhardt, l’excentricité de la comédienne la fascinait, elle qui ne connaissait que la réalité de la terre et du devoir. Elle apprenait ses textes par cœur, qu’un garçon du village rapportait de Paris avec les affiches de ses représentations, elle les récitait en mimant ses gestuelles tragiques. Elle répétait chaque nouveau mot appris comme elle aurait sucé un bonbon longtemps avant de le croquer.

Marguerite s’était redressée subitement de son fauteuil pour clamer les poings serrés, les yeux levés vers l’armoire :

Oui, je l’ai tué, votre Scarpia,tué, tué, entendez-vous ? D’un coup de couteau dans le cœur, et je voudrais encore l’y plonger et l’y tordre, Ah !

Elle s’était empourprée dans son excitation, sa voix enfin animée arrêtée en plein vol par ce Ah presque douloureux lancé au plafond.

– J’oublie tout, mais pas ça, pas la Tosca, ni Madame Sans Gêne. J’aimais ça. Je voulais y monter à Paris, apprendre la comédie, faire du théâtre, mais j’avais pas le sou. Ma mère m’a dit que j’perdais la boule, que j’avais le diable au corps, elle m’a fait passer mon rêve avec une paire de gifles qui m’a brûlé la figure. C’était comme si elle m’avait avortée de mes rêves en les sortant de ma cervelle avec une aiguille à tricoter. Alors je suis allée traire les vaches comme on va aux travaux forcés.

Marguerite avait donc enterré au fond d’elle ses textes inutiles, Sarah Bernhardt et ses rêves morts nés. Sarcle-t-on la terre en parlant comme la Divine ? Le reste de sa vie elle a courbé la tête vers cette terre  maudite et le corps sous le poids lourd de son ivrogne de mari, dans sa ferme sans eau courante ni chauffage jusqu’au veuvage. Elle a  alors dû rejoindre l’Epilogue peu après à la mort de son fils. Elle n’a pas évoqué de moments heureux dans sa vie hormis la naissance de son fils, vite assombrie par l’état mental désastreux du petit.

Extrait  de Epilogue   ©  Anne Bert B74K189

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