étonnez-moi Benoît

Redescendre des nuages n’est déjà pas une mince affaire, surtout pour une fille de l’océan.  Mais revenir sur l’internet c’est carrément dégringoler en chute libre. Là j’ai du mal.

J’ai crapahuté dans la montagne dans le silence et la solitude à deux mille mètres d’altitude en Vanoise,  j’ en  ai fait baver à mes muscles et à mon cœur,   j’ai rencontré quelques autochtones  taiseux – ah en voilà bien qui savent la valeur du verbe, leurs rares mots sont denses –  je n’ai vécu qu’avec la lumière du jour en refuge,  me suis lavée à l’eau fraîche,  j’ai écrit sur du papier avec un crayon,  lu à la lampe frontale ou à gaz,  j’ai la nuit écouté s’époumoner les grands cerfs et couler la grande cascade  et n’ai plus  été reliée au monde d’en bas,  déjà  expulsé de ma mémoire vive.  Sans conteste ça  m’a décrassée de tout et expédié mes addictions à mille lieues. Seul l’essentiel   résiste, pas grand chose mais un immense  tout,  et le  grand ménage est un ouragan. Lorsque je  suis  redescendue je planais, regardant les gens , les voitures, les camions, la télévision comme des archaïsmes  d’un autre monde dont je n’étais plus. Même  le Sarko,  il était toujours là, ça m’a paru inouï.

Et là encore, dans cet ébahissement  seul l’essentiel qui a résisté aux hauteurs m’apparait lumineux et plein de sens.

J’ai rallumé l’ordinateur, me suis baladée ici et là, et ce fut l’horreur : tout est immuable, aussi intact qu’il y a dix jours ou dix ans, aussi permanent, aussi vide, aussi creux, tout gonflé d’individualités figées dans leurs sales manies.  Mais bon Dieu mais c’est bien sûr, le désir, voilà ce que la toile ne suscite pas, c’est le désir. De vivre, entre autre et surtout d’être étonné.  Etonnez-moi Benoît cela ne peut pas, cela ne peut pas durer comme ça car de vous à moi c’est fou ce qu’on s’ennuie. Le hâbleur qui fait son faux modeste,  (absolument faux cul  et insupportable celui-là, je préfère de très loin celui qui assume son effroyable ego)   l’intello qui se masturbe, celui qui ne sait commenter que par citation ou   bloguer en portant au pinacle de façon obsessionnelle un grand maître, le neurasthénique qui n’en finit pas de se noyer, le provocateur qui en devient convenu dans ses provoc  habituelles et  tellement attendues,  le Robin des bois,  la mère Thérésa, les jeunes et vieux cons, le touché par la grâce artistique,  le faux pudique,  la grande gueule, les juges de tout bord qui ne savent exister que par leurs certitudes et leur présupposés,  avec leur TOC ,  ah ça c’est leur carburant :  les sentences qu’ils assènent comme des chefaillons  frustrés avec cette rage de vouloir sans cesse épingler ( sans doute des traumatisés du bonnet d’âne, du coin,  des privés de dessert, de la claque sur le cul et du pain sec et au lit )  et les excités de tout poil (dont je suis). Mais ce qui est glaçant surtout, c’est leur  définitive et inaltérable  manière d’être. Pour un peu dans cent ans avec les progrès de la science,  ils (nous)  seront toujours présents ainsi.  Embaumés.

M’est avis que tout ça sent le ranci.

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5 commentaires

  1. waid dit :

    dites dans vos montagnes vous avez bu l’alcool de crapaud comme dans le bronzés font du ski?

    Cette scène provoque en moi une hilarité lacrimale .

  2. anne dit :

    @ nicocerise – désolée pour cet accueil oui, … mais notez bien ce n’est pas un jugement de valeur, c’est juste un grand désenchantement
    @ Christophe – nous sommes allés tous le deux aux antipodes de chez nous, en nous croisant…d’est en ouest peut-être. Sinon, cher Christophe votre cheminement n’est pas rectiligne, ceci dit ne prenez pas mal pas cet hiver hein !
    @lancolie – brrr le club med…..je ne veux même pas imaginer. Cela fait trois ans que je m’éclipse sur ces hauteurs vanoises à cette époque, ce sont mes seules vacances.

  3. lancoliebleue dit :

    je vis au milieu des autochtones taiseux, au pays des cœurs gonflés par le relief et je hurle tous les jours « merci ».
    les fientes de la vie sont présentes, comme dans la vallée mais il y a une chose qu’on a en plus ici, le regard sur les valeurs, sur ce qui compte le plus.
    la vie dans « le trou du cul du monde » remet en place et ouvre l’esprit, encore faut-il avoir ou savoir « s’ouvrir »
    contente de voir que tu aies pu te déconnecter de ton quotidien car nombreux sont ceux qui passent et qui ne « voient » pas, qui retournent chez eux comme s’ils revenaient du club méd.
    val

  4. Chr. Borhen dit :

    Tiens, vous revenez de la montagne et moi de la mer, et hop ! il s’agit de repartir en campagne… Au passage, nous sommes tous rhabillés pour l’hiver; aussi bien nous ne nous enrhumerons point.

  5. nicocerise dit :

    Quelle critique! Je découvre l’adresse, quel accueil. Et en même temps si juste.

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