Epilogue (1)

On doit compte de sa vie aux autres, de sa mort à soi seul.  La meilleure est celle qu’on choisit…

Sénèque, lettres à Lucilius

Epilogue  (1)

Elle m’a dit ça la veille au soir sur un ton définitif qui défait et conclut. Son appel téléphonique sonne le tocsin, ses r martelés s’enfoncent dans mon cerveau, résonnent comme un gong dans mon sommeil. – Venez demain. Faut que j’vous parrrle-

Des visions cauchemardesques m’assaillent dans ma nuit agitée. Des racines s’échappent du corps de Marguerite et marcottent dans les coussins et les ressorts de son fauteuil la ligotant à jamais à cet excédent de vie. Ses muscles et sa chair se tordent, se crispent et se nouent comme des ceps de vigne vieux de mille ans, des larmes de désespoir et de protestation se fossilisent dans les sillons profonds de son visage.  Au fil du temps, les membres de Marguerite  ne sont plus qu’une  ramification de racines de mandragore qui rampent et envahissent la chambre, transpercent le carrelage. Sa bouche charrie des flots de cris inaudibles dans le vacarme des battements sourds de son coeur, seuls ses yeux appellent la lame de mon couteau qui s’enfonce dans sa gorge. Un peu hagarde, je regarde mes mains jeter dans un sac de voyage quelques vêtements, une trousse de toilette, un polaroïd. Des gestes mécaniques que rien ne justifie.

Trente cinq kilomètres que je voudrais faire au pas d’homme pour me rendre à cette  ultime convocation. A mesure que j’approche, je relâche mon pied de l’accélérateur. Se hâte-t-on pour regarder en face ce qui va à vau-l’eau, dérive et se perd ? Ce ciel bleu presque électrique est obscène. Il faudrait au moins que tout s’harmonise, que mon trouble gagne les cieux et l’agite. Quand je coupe le contact, la vie se fige, j’étouffe. J’ouvre la portière sur ce no man’s land qui me prend les tripes et traverse l’entrée en apnée en saluant les résidents d’un pâle sourire, l’estomac tapi en boule, aussi recroquevillé dans mon ventre que le sont les corps de ces pauvres bougres dans leurs fauteuils alignés face aux baies vitrées.

Ces larges fenêtres égarent leurs yeux lassés sur une cour désertique chauffée à blanc où quelques fleurs desséchées survivent à l’été. Il n’y a rien à regarder, rien à voir, plus de mouvement, tout est minéral. Les regards sont vides ou habités de sénilité, les vieux tremblent ou bavent un peu, sourient largement ou somnolent, marmonnent quelques mots sans suite. Parfois crient. Certains tendent une main décharnée que j’effleure en passant. Ceci est encore mon corps semblent-ils me dire. Il faut toucher. Au moins ça, toucher et prendre ce qui se tend et réclame. Une odeur insidieuse d’urine flotte dans l’air surchauffé malgré les effluves de détergent et de désodorisant, en dépit des fenêtres ouvertes sur l’air encore épais de septembre. Une sale odeur qui rampe, écœurante, désormais liée à cette vieillesse incarcérée qui m’atterre. La pitié me submerge, j’enrage, une pitié envahissante et humiliante. Ce sentiment poisseux me ferait donner tout ce que j’ai pour faire disparaître ce qui le suscite. Il aurait fallu compatir plutôt. Mais je ne peux pas consentir à accepter. Ce parcage organisé sous contrainte me bouffe la raison comme de l’acide. C’est ainsi donc que les hommes crèvent à petit feu à coups de pilules à végéter hors du temps.

Je me presse maintenant dans les couloirs où des vieux errent au ralenti en déambulateur. Leurs pas raclent le carrelage, ne se soulèvent plus, adhèrent définitivement au sol. Rêvent-ils encore ? Leurs rêves les font-ils encore décoller de cette terre qui va les engloutir ? Je longe leur chemin d’esseulement en m’obligeant à les regarder. Une vieille femme en cheveux, qu’elle porte très longs, monologue. Ses mots confus chevrotent, elle les égrène comme si à force de les avoir utilisés, usés, ils s’étaient évidés de leur sens ; il ne reste plus dans sa bouche que leur écorce blette aussi ridée que sa peau. C’est sans doute pour cela que les vieux parlent et chantent de cette voix tremblotante, parce que la dépouille de leurs mots se plisse dans leur bouche et dérape sur leurs cordes vocales. Les mots vieillissent dans la bouche des hommes et des femmes à mesure qu’eux-mêmes se flétrissent, ils perdent de leur sens, de leur pouvoir de conviction et de séduction, les mots inutiles se mettent à alors à douter, ils ne sont plus écoutés ni compris, tout chancelants ils ne transmettent plus rien. Alors les vieux finissent par les ravaler et se taisent. On veut nous faire croire que c’est de la sagesse.

Extrait de Epilogue © Anne Bert  ( B74K189)

4 commentaires

  1. Chr. Borhen dit :

    « Quand je coupe le contact, la vie se fige, j’étouffe. »

    Ce jeu de mots est remarquable, comme le reste.

  2. lili dit :

    C’est toujours aussi éclectique chez vous ! J’aime beaucoup ce regard sur la vieillesse, envie d’en lire plus, c’est quand la suite ?

  3. Didier CATINEAU dit :

    Chère Anne,
    Cet extrait de ce que je suppose est votre prochaine publication à venir, montre à quel point votre sens de l’observation est emprunt de lucidité et d’humanité. La vieillesse qui devrait tous nous guetter, en tout cas dans un parcours « normal » sans accidents intermédiaires, la vieillesse n’est pas un épisode de la vie, c’est la continuité de la vie avec la certitude de sa finalité affligeante. Il ne faut pas s’en désintéresser ni l’aduler. On est toujours seul face à sa mort et la vieillesse en est l’anti-chambre dont les clefs sont perdues depuis fort longtemps. J’ai hâte de découvrir le reste de votre roman sur la vieillesse qui visiblement, pour certains, doit donner du fil à retordre à la Parque en guise de lumière ne devant pas s’obscurcir.
    Didier CATINEAU

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