la suppliciante contradiction de l’éros

 » Au fond,  de l’éros des autres, on sait toujours très peu. Peut-être parce qu’on en parle très peu, même entre amis, et toujours d’une façon ironique ou spirituelle, […] l’érotisme est un phénomène excessivement individuel . » Pasolini, au sujet de son œuvre Théorème

Elle se serait avancée lentement, elle aurait ouvert ses lèvres et , d’un seul coup, elle aurait pris dans son entier son extrémité douce et lisse . Elle aurait fermé les lèvres sur l’ourlet qui en marque la naissance.  Sa bouche en aurait été pleine. La douceur en est telle que des larmes lui viennent aux yeux. Je vois que rien n’égale en puissance cette douceur sinon l’interdit formel d’y porter atteinte.  Interdite. Elle ne peut pas la prendre davantage qu’en la caressant avec précaution de sa langue entre les dents. Je vois cela : que ce que d’ordinaire on a dans l’esprit elle l’a dans la bouche en cette chose grossière et brutale. Elle la dévore en esprit, elle s’en nourrit, s’en rassasie en esprit. Tandis que le crime est dans sa bouche, elle ne peut se permettre que de la mener, de la guider à la jouissance, les dents prêtes. De ses mains elle l’aide à venir, à revenir. Mais elle paraît ne plus savoir revenir.  L’homme crie. Les mains agrippées aux cheveux de la femme il essaye de l’arracher de cet endroit mais il n’en a plus la force et elle, elle ne veut pas laisser.

L’homme. La tête du corps emporté gémit, jalouse et délaissée. Sa plainte crie de venir, de revenir à lui, elle crie la suppliciante contradiction qu’on lui veuille un tel bien. A elle, à la femme, il n’importe pas. Sa langue descend vers cette autre féminité, elle arrive là où elle se fait souterraine et puis elle remonte patiemment jusqu’à reprendre et retenir encore dans sa bouche ce quelle a délaissé. Elle la retient au bord d’être avalée dans un mouvement de succion continue . Il n’essaie plus rien de nouveau. Yeux fermés. Seul. Sans geste, il crie.

Là-haut, le cri, la plainte se fait plus aiguë, elle est presque enfantine d’abord et ensuite elle s’approfondit, elle devient si douloureuse, tant, que la femme doit lâcher prise. Elle lâche, se retire, amène ses cuisses plus près d’elle, les écarte et regarde et respire l’odeur humide et tiède. Elle s’attarde, le visage enfoui dans ce qu’il ignore de lui, respire longuement l’odeur fétide.

Je vois qu’il laisse faire et regarde de nouveau avec elle. Qu’il la regarde faire, qu’il se prête à son désir autant qu’il est possible. Qu’il tend à cette affamée l’homme qu’il est . C’est dans les cheveux de la femme que maintenant elle bat toujours des soubresauts de son cœur. Il crie doucement une plainte d’intolérable bonheur.

Le ciel passe lentement dans le rectangle de la porte ouverte. Il avance tout entier, on dirait à la lente vitesse de la terre. Les masses de nuages au dessin fixe sont emmenés dans la direction de l’immensité.

La bouche ouverte, les yeux clos, elle est dans la caverne de l’homme, elle est retirée en lui, loin de lui, seule, dans l’obscurité du corps de l’homme. Elle ne sait plus très bien ce qu’elle fait, ni ce qu’elle dit, elle croit toujours possible de faire encore autrement. Elle embrasse. Là où règne l’odeur fétide elle embrasse, elle lèche. Elle nomme les choses, insulte, crie des mots à son secours. Et puis de nouveau se tait, s’exaspère, s’acharne de toute sa force jusqu’au moment où les mains de l’homme la renversent.  Il la rejoint. Il s’allonge sur elle, il la pénètre, reste encore là, sans mouvement, tandis qu’elle pleure.

in  L’homme  assis dans le couloir – Marguerite Duras. (les Editions de Minuit)

images  dans l’ordre d’apparition : Magritte, et  Jan Saudek

The Cold Song by Henry Purcell (1659-1695) from the semi-opera « King Arthur », 1691 act 3, prelude and aria –

2 commentaires

  1. Valmont dit :

    Ah je crois justement que faire l’amour c’est fusionner, d’une manière ou d’une autre… L’illustration me rappelle justement une de ses déclinaisons charnelles, début juillet sortait en salle en France le film soutenu par le ministère de la culture suédois, réunissant 12 réalisatrices autour du thème du sexe et de la pornographie, « Dirty Diaries » : une des scènes est un couple faisant l’amour entièrement enveloppé chacun d’un voile opaque collant… Torride… J’en reparlerai… Bon WE et bien à vous Anne.

  2. Eric Schnel dit :

    J’ai l’intonation de Duras dans l’oreille, je l’ai entendu me lire ce texte… Je ne savais pas qu’elle avait écrit un bouquin érotique. En tous cas je remarque que l’évocation presque sèche (si j’ose dire..) , minimaliste et descriptive est terriblement érotique. Enfin, pour moi.
    « elle est dans la caverne de l’homme, elle est retirée en lui, loin de lui, seule, dans l’obscurité du corps de l’homme. » Etonnant mais vrai , faire l’amour n’est pas une fusion .

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