l’otage

………

….Il m’a vue. Telle que j’étais, marquée déjà par la maturité, depuis toujours par l’éducation dans la foi, assumant dans l’abstinence la fièvre d’une féminité  dont les ardeurs  coulent dans un corps nerveux de garçon galbé mais dont le visage ingrat ne porte que du caractère et l’énergie bleue des yeux coutumiers des horizons de mer. Son orgueil a été de franchir des barrières pour être l’instrument  m’accordant le droit et la joie d’être une femme. Pour moi l’absolu; pour lui un défi. Mais il émane de moi de tels gestes de confort et de telles vagues de chaleur qu’il ne peut  résister. Comme il aime sous la lumière d’une lampe, les vaisselles à chiffre  sur le linge d’une nappe blanche. Comme il obéit sous mes doigts nouvellement impudiques dont les parcours brûlants lui ordonnent de finalement satisfaire ce que je veux et de désirer plus encore ce que je ne lui accorderai qu’au jour  inimaginable de son aveu.

Et lorsqu’il essaie de s’échapper je lui fais sentir ma vie en jeu. J’exploite ainsi toutes ses faiblesses: celles de ses sens, son besoin d’être reconnu, plus encore adulé. Sa terreur de porter la responsabilité de torturer ou de tuer moralement . C’est sur elles que s’est échafaudé son compromis d’existence; je suis sûre de leur solidité.

Mais il rue dans les brancards et je dois le dompter sans céder pour autant aux fantasmes par la réalisation desquels il aimerait en définitive être soumis. Ma main autoritaire et ma lèvre sinueuse le laissent toujours un peu en deçà de ses attentes. C’est aussi pourquoi il ne cesse de revenir. Il est pareil à ce qu’il écrit: en séquences contrastées de subtiles sensibilités et de violences élémentaires. Il n’est hétérogène qu’en apparence. Son histoire est tout simplement dans les débats autour du pouvoir, dans les ébats avec les femmes, dans les états de la vie sociale, celle de la confrontation entre tous ceux et toutes celles qui savent choisir et lui qui ne sait pas. Qui ne veut pas, parce qu’il a voulu tout faire, tout comprendre, tout garder de la palette du possible. Dieu fasse que j’appartienne toujours à celui-ci. Il sait bien d’ailleurs que j’ai les preuves de son crime. Par celui-ci il m’a tout ensemble libérée de la seule femme qui aurait  pu tenir ma place et armée pour le tenir à merci…….

………Dieu a dû vous trahir, vous n’êtes vraiment plus sur la palette de mes possibles. Non, ce n’était pas les tabous de votre foi qui vous avaient maintenue vierge à votre âge. Votre visage extraordinaire aux deux profils de sévère corsaire et coriace pucelle vous fait à la fois laide et désirable. Vous aviez bien senti ma sale curiosité pour votre ambiguïté : en me faisant bander, tout en feignant de m’écarter, vous avez obtenu que je voile la sorcière pour me faire la rosière, que sous la demoiselle interdite je mettre à nu la fille au sens inassouvi. J’ai vu la honte qui vous avait auparavant retenue : entre vos chairs marbrées s’exhiber une exceptionnelle figue entière indécente à porter. Dans l’abondance du sang, des cris et des parfums par vous répandus, je vous ai donc, un peu tard, rendue violemment femme ; puis, cédant à vos autres ambitions, femme de pouvoir en prime.

Après que vos nuits de suppliques ne m’eurent fait céder à vos chimères, vos chimères d’union catholique, ce qui m’aurait ouvert les deux orifices sacrés qu’à cette condition vous me promettiez,  vous ne m’avez jamais tenu quitte d’avoir connu votre ventre secret. Usant de ma confiance, vous avez su des mystères de mon destin qui ne sont même pas ici. Tissant vos intrigues, vous vous êtes vengée en me faisant ôter pour toujours ce à quoi je tenais autant qu’à ma vie : ma liberté.

Et pour vous avoir connue je purge la peine d’un crime dont je m’étais vanté afin de vous faire peur, comme vous aimiez tant, un crime dont j’avais imaginé les preuves que vous savez fausses mais que pour me faire condamner, vous n’avez pas démenties. Votre seul regret est que je n’ai pas été pendu, ce qu’on ne fait plus à notre époque.

Et ma satisfaction est que vous restiez pour toujours désespérée que je survive dans ma prison, comme vous dans la vôtre avec vos missels…….

Extrait de  L’aigle à deux sexes. ©  B74K298

Image : el rojo sillon Fabian Perez

5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. sylvaine vaucher dit :

    Je suis attentive à la musique des mots…même avant de m’endormir !!!

  2. anne dit :

    bonsoir et merci à vous Christophe, mais vous voulez que j’vous dise … très peu finalement sont attentifs à la musique des mots et des phrases

  3. Chr. Borhen dit :

    Bonjour Anne.

    Que de choses à (vous) dire…
    Bon, pour aujourd’hui, rien que ceci : si je m’en tiens aux seules premières lignes du texte proposé, je relève les « duos » suivants : marquée/maturité, éducation/foi, assumant/abstinence, fièvre/féminité, ardeurs/nerveux, garçon/galbé, etc.

    Bref, toutes ces combinaisons d’assonances et d’allitérations font comme une musique, tantôt amère, tantôt douce, qui bien entendu se répercute sur le sens, la signification… Vous voulez que j’vous dise ? Très peu de gens qui écrivent savent faire ça.

    Cordialement.

  4. anne dit :

    Sylvaine, oui, c’est cruel..
    ces deux là sont de toute façon emmurés, se sont auto-emmurés

  5. sylvaine vaucher dit :

    Bicéphale ou callipyge…un texte que je vis cruel, partagée entre Casanova et Cagliostro, une alchimie de foetus perdue dans les méandres des nimbes, une goutte de sang qui s’enfle et se gonfle pour mieux s’épandre, la meurtrissure du sexe relié en paupières de Salem…tu me frissonnes, me flagelles, est-ce le prix de ma liberté, cette crucifixion en croix retournée…oui je le sens dans toute la laideur de sa beauté…et cette peur d’enfanter la solitude.
    Je vais relire, en sommeil cloisonné. Bonne Floralie.

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