l’érotisme à voix haute – Lecture à L’hédoniste.

ce matin, lors d’une répétition de lecture à deux voix d’extraits de textes érotiques pour une soirée littéraire  que nous donnons au mois de mai, je mesurais à quel point un texte échappe à son auteur dès qu’il est lu, et plus encore, lu à haute voix. S’il est vrai qu’un scenario de théâtre est fait pour être interprété par un comédien ainsi que le souhaite le metteur en scène, qui le dirige jusqu’à l’inciter à modifier et moduler sa voix au souffle près, le conteur se trouve, lui, totalement libre d’y insuffler ce qu’il ressent du texte, de la scène ou des personnages à qui il prête vie. Ce n’est pas forcément plus facile.
Le premier texte que nous lisons est un extrait du Con d’Irène d’Aragon, que j’ai séquencé afin de répartir la voix de Jean, mon camarade conteur, et la mienne.  La lecture à haute voix donne aux mots et au texte un nouvel éclairage. La voix décharge sa tonalité dans le mot, le remplit, pétrit sa chair.  A la troisième lecture de ce texte, nous lisions  un texte complètement différent de celui que nous connaissions pourtant bien, comme si la lecture silencieuse restait linéaire et la lecture à voix haute en trois dimensions. Le con d’Irène à peine esquissé dans l’imaginaire en  lecture à voix intérieure, prit  soudainement corps et chair par nos voix, sans pour autant devenir plus sexuel. L’exercice est périlleux, il ne s’agit pas de mettre en exergue la sexualité du texte et d’exciter l’auditoire, mais avant tout de redonner à ces mots leur pouvoir littéraire. Notre démarche étant de démontrer que ce registre érotique  littéraire n’est pas un sous genre.  Aragon, Marguerite Duras, Apollinaire, Verlaine, La fontaine et bien autres  s’y sont fort joliment illustrés, il est dommage que leurs textes restent méconnus  pour la plupart ou empreints de grossièreté dans les esprits obscurs.

Lorsque nous nous sommes attaqués aux extraits de mes propres textes,  Jean saccagea allègrement ma ponctuation,  voire l’esprit de l’extrait, et rit de mon air dubitatif.  Ce texte n’est plus à toi m’asséna- t-il. Il m’encouragea à oublier l’auteur que j’étais et à me concentrer sur sa voix, à y répondre avec la mienne. Et ce fut magique. Je découvrais  un texte inconnu, mes personnages  s’émancipaient, devenus libres de s’exprimer et d’agir sans que cela me concerne et que j’y trouve à redire.

Une  troisième voix  va nous accompagner pendant la lecture :  la musique. Une violoniste va improviser, sur et entre  nos textes. C’est une très belle expérience. Voici l’affiche :

extrait du Con d’Irène d’ Aragon, séquencé pour lecture à haute voix, dont vous trouverez une autre version audio ici

anne
C’est ici que tu es à ton aise, homme enfin digne de ton nom, c’est ici que tu te retrouves à l’échelle de tes désirs. Ce lieu, ne crains pas d’en approcher ta figure, et déjà ta langue, la bavarde, ne tient plus en place, ce lieu de délice et d’ombre, ce patio d’ardeur, dans ses limites nacrées, la belle image du pessimisme.
Ô fente, fente humide et douce, cher abîme vertigineux.

C’est dans ce sillage humain que les navires enfin perdus, leur machinerie désormais inutilisable, revenant à l’enfance des voyages, dressent à un mât de fortune la voilure du désespoir.

Entre les poils frisés, comme la chair est belle sous cette broderie bien partagée par la hache amoureuse, amoureusement la peau apparaît pure, écumeuse, lactée.

Jean

Et les plis joints d’abord des grandes lèvres bâillent. Charmantes lèvres, votre bouche est pareille à celle d’un visage qui se penche sur un dormeur, non pas transverse et parallèle à toutes les bouches du monde, mais fine et longue, et cruciale aux lèvres parleuses qui la tentent dans leur silence, prête à un long baiser ponctuel, lèvres adorables qui avez su donner aux baisers un sens nouveau et terrible, un sens à jamais perverti.
Que j’aime voir un con rebondir.
Comme il se tend vers nos yeux, comme il bombe, attirant et gonflé, avec sa chevelure d’où sort, pareil aux trois déesses nues au-dessus des arbres du Mont Ida, l’éclat incomparable du ventre et des deux cuisses.

Anne

Touchez mais touchez donc vous ne sauriez faire un meilleur emploi de vos mains. Touchez ce sourire voluptueux, dessinez de vos doigts l’hiatus ravissant. Là que vos deux paumes immobiles, vos phalanges éprises à cette courbe avancée se joignent vers le point le plus dur, le meilleur, qui soulève l’ogive sainte à son sommet, ô mon église. Ne bougez plus, restez, et maintenant avec deux pouces caresseurs, profitez de la bonne volonté de cette enfant lassée, enfoncez, avec vos deux pouces caresseurs écartez doucement, plus doucement, les belles lèvres, avec vos deux pouces caresseurs, vos deux pouces.

Jean

Et maintenant, salut à toi, palais rose, écrin pâle, alcôve un peu défaite par la joie grave de l’amour, vulve dans son ampleur à l’instant apparue. Sous le satin griffé de l’aurore, la couleur de l’été quand on ferme les yeux.
Si petit et si grand! …
Enfer que tes damnés se branlent, Irène a déchargé.

lu à deux voix, c’est quelque chose…d’autant plus que la voix basse et chaude de Jean porte l’adoration du con d’Irène à son comble

Illustration  : dessin de Sandokan, avec son aimable autorisation

Soirée littéraire  du vendredi 7 mai à 20 heures,  à L’Hédoniste à Chérac,  en partenariat avec la librairie De la Lettre@ la bulle à Saintes (17)

annoncée  sur  Sud Ouest

6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Valmont dit :

    Je vois que nous avons des connaissances et des relations communes… Votre blog est des plus originaux aussi, j’y ai musardé depuis votre passage chez moi, j’espère que cette soirée sera une réussite, à bientôt, bien à vous !

  2. sylvaine vaucher dit :

    Anne, je ne sais qui de toi, d’Aragon et la courageuse Régine, je préfère. Mais en tous les cas, le con à pris sa juste place. Je ne lis pas à haute voix la poésie ou les romans érotiques…(et je vais me faire censurer), car je tiens difficilement « le livre » en place. Suave senteur des lèvres qui s’épousent et des mains qui se goûtent…l’affiche est sublime ! Les chats ne rentrent plus, somnambules ou noctambules. Dito Eric !

  3. anne dit :

    oui, vous avez raison Christophe, l’affiche est prude…, inutilement, puisque le texte est dédié au con d’Irène, à son seul con. Régine Deforges, lorsqu’elle a réedié le livre d’Aragon l’a publié aussi sous le seul titre de « Irène » pour contourner la censure. Héls,la censure aujourdh’ui est exercée par tout un chacun, et c’est peut être pire…
    Savez-vous qu’il n’est déjà pas aisé de faire accepter cette affiche partout, dans notre Maritime Charente ? mais j’ai réussi quand même à la faire placarder au marché de ma ville…je passe pour une créature maléfique, mais je m’en fiche
    et pour l’anecdote, quelques femmes lectrices m’ont reproché ce mot « con » employé dans mon livre, alors que cunnus signifie vulve en latin, connin était employé aussi très fréquemment dans la littérature classique. A l’affiche les célèbres Monologues du vagin, n’ont pas choqué…mais vagin confère au mot un aspect physiologique, médical, gynécologique et pas du tout érotique.
    et puis il y eut l’injure ‘con’, ce mot emprunté au domaine féminin dont voici ce qu’en dit Michelet d’ailleurs :
    « C’est une impiété inepte d’avoir fait du mot con un terme bas, une injure. Le mépris de la faiblesse ? Mais nous sommes si heureux qu’elles soient faibles. C’est non seulement le propagateur de la nature, mais le conciliateur, le vrai fond de la vie sociale pour l’homme. « 

  4. Chr. Borhen dit :

    Bonsoir Anne.

    L’affiche de l’alléchant programme de cette soirée devant mes yeux et à l’écran, je lis « Irène d’Aragon » – une omission bien étrange n’est-ce pas ?

    C’est dire si vous faites bien de rétablir le titre de l’oeuvre dans son intégralité et dans son intégrité.

  5. Eric Schnel dit :

    ps : jamais rien lu d’aussi beau pour dire le sexe de la femme… Aragon est méconnu en fait !

  6. Eric Schnel dit :

    Oui, il m’arrive de lire à haute voix des passages de livre qui me tiennent à cœur, mais finalement plutôt pour les retenir. C’est vrai que déjà, l’effet est différent. Je serais curieux de vous entendre lors de cette soirée, entendre une voix autre que la sienne est encore une démarche différente. le conte réhabilité en somme…L’oralité, la transmission orale. J’aime bien le concept. Si je pouvais je viendrais à votre soirée, mais c’est un peu loin à vrai dire…Vous n’avez pas un moyen de vous enregistrer et de mettre en ligne une partie de la lecture ?

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