achever sa vie

…….Ce n’est pas facile d’achever sa vie, même pour les petites gens. Elle dérive au fil de ses pensées décousues, se demande si René après avoir couru et nagé et pédalé, encore et encore, deviendra aussi dément que sa femme et sa belle-mère, ça ferait trois pauvres bougres dans le même logis, un vrai remède contre la vie. Heureusement, le beau-père au moins est mort fort raisonnablement, ça limite les dégâts dans cette famille d’antiquailles, estime Marguerite. Des familles qui comptent plus de vieux que d’enfants ce n’est pas naturel.

A l’Epilogue se souvient -elle en regardant la bouche de René former des mots qu’elle n’entend plus, une femme venait les faire jouer l’après midi au jeu des sept familles. Ca l’avait vexée, elle lui avait demandé si elle n’avait pas aussi des cubes à lui faire empiler, avant de quitter la salle pour retourner se mettre sur son lit. Elle préférait encore regarder le plafond. Marguerite se trémousse sur sa chaise, essaie en vain d’écouter René. Elle fait une fixation sur ce jeu de sept familles. Elle l’interrompt brusquement pour lui dire d’une voix précipitée qu’il faudra y ajouter des cartes en plus à ce jeu, celles des parents de la grand-mère et du grand-père parce qu’ils ne sont pas prêts à lâcher le magot les aïeuls. Adieu veau vache cochon… comme le beau-frère de René qui a rendu à quatre vingt deux ans une âme dépitée de ne pas avoir touché l’héritage de sa vieille mère qui lui survit encore à cent ans. Marguerite ricane dans sa tête, René lui avait expliqué en riant assez jaune qu’à vivre aussi longtemps, les héritages passent sous le nez des enfants. Soit ils n’en voient plus la couleur parce qu’ils sont trop séniles pour en profiter, soit l’héritage est dilapidé pour payer les factures exorbitantes des maisons de retraite de leurs propres parents. Bien fait… avait alors pensé Marguerite, ravie qu’il y ait un retour de manivelle à cette manière indécente de s’agripper à la vie. Tout ce monde qui traîne la savate pour prendre congé la brouille. Elle est subitement fatiguée et très essoufflée. Elle annonce à René déjà interloqué par son intervention incongrue, qu’elle va partir, que Line va l’emmener.

-Où ?

– Nulle part.

Marguerite détourne les yeux vers l’océan.

– Nulle part, répète bêtement René qui se fiche tout à coup du jeu des sept familles. Vous ne pouvez pas !

Il ne rit plus. Ca lui fait mal que Marguerite ne soit plus là pour le regarder sortir des vagues, qu’elle ne l’attende plus, qu’elle parte pour cet ailleurs qui n’a pas de nom. Il panique. Nulle part… c’est quoi ce patelin où elle veut aller, cette destination insensée ne peut pas exister, le regard de Marguerite qui s’empare de lui sur la plage  chaque jour le réanime, il ne veut pas le perdre. Il a froid, là. Il lui dit tout ça en vrac. Même bien vieux l’homme reste irrémédiablement égoïste. Ca ne pique que le cuir tanné de Marguerite que René ne sache que parler de lui en cet instant. Elle a déjà mis son coeur en veille quand Line lui signifié qu’il était temps de partir de l’hôtel. A mesure que l’enchantement du béguin passe au massicot des mots radins de René une grande quiétude gagne la vieille femme.

– C’est loin ? Hasarde-t-il.

Marguerite ne regarde plus René, mais l’océan. Elle hausse les épaules.

– C’est jamais loin. Quelques pas, sans canne, et fermer les yeux. Et puis c’est fini. Le coeur s’arrête. On existe plus. On est nulle part.

René baisse la tête. Comprend enfin.

– J’y pense souvent quand j’ai peur d’être poussé au pire à la maison murmure-t-il. C’est pas une vie non plus. Ce sont ces mégères ou moi, mais je ne veux pas finir en prison à marcher comme un lion en cage dans une cour, il n’y aurait pas d’avantage à mon âge. Mon corps m’empêche de faire ça, d’aller nulle part. Le plaisir de courir, de me baigner et de faire du vélo me retient. Tandis que vous, vous n’avez plus rien, même plus assez d’argent pour vous loger. Mais vous m’en donnez du plaisir quand vous êtes là sur la plage à m’attendre. Est-ce que vous avez le droit de faire ça Marguerite ?

– Le droit ? De plus vous donner du plaisir ou de me suicider ? Dame, j’en sais rien de votre droit, mais c’est ma liberté, et p’têt même la seule que j’ai eue de toute ma vie. Quatre vingt sept ans, ça va bien hein, la vie a pas été commode avec moi.

Elle lui parle sans le regarder, tournée vers la mer.

– Mais ce n’est pas …pas….digne Marguerite !

– Ce qui n’est pas digne c’est de vivre comme un pauvre hère à croupir chez les vieux, de mourir de solitude à petit feu, de pas avoir de toit. J’ai pas beaucoup d’intelligence, mais ça oui, je sais que c’est pas digne.

Extrait  d’ Epilogue © B74K189

d’autres extraits d’Epilogue  ici  :  la caresse soyeuse et ligne de fuite

5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. anne dit :

    Waid, oui, bien sûr, je n’évoque pas ici la force destructrice , dépressive qui fait fuir la vie, mais celle que vous soulignez, ce choix lucide, paisible, cette mûre réflexion qui témoigne justement d’un tel amour de la vie qu’on ne saurait accepter d’en faire une existence indigne, de déchéance, de souffrance.
    Sénèque s’est certes suicidé sur ordonnance, mais je crois oui que la citation est tirée de son testament.

    Il y eut au moment du suicide de Paul Lafargue et de son épouse une effroyable polémique sur le sujet, niant en cela la liberté de ce couple de disposer de leur mort. Lafargue se justifiait dans une lettre : « je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes force physiques et intellectuelles, ne paralyse ma vie et ne fasse de moi une charge à moi-même et aux autres…. » On reprocha à Lafargue de ne pas avoir agi en « sage », le sage étant d’après ces bien-pensants celui qui résiste par la pensée aux temps fossoyeur. Reproche d’avoir fui, poltron et nanti, devant l’adversité de la vieillesse. Un journaliste l’accuse aussi , faisant remarquer qu’un humble travailleur supporte toute sa vie la précarité et la misère jusqu’au bout sans se plaindre.
    Je m’interrogeais néanmoins l’autre jour sur cela. les 2/3 de la planète vivent dans la misère morale et la douleur, la faim et l’extrême pauvreté ; Globalement ceux-ci survivent,sourient et chantent, malgré l’accablement et les conditions indignes de leur existence. Peu mettent fin à leur vie. Ces gens là n’ont pas accès à la connaissance, au savoir, à l’éducation. Ils vivent mus par l’instinct de survie. C’est donc bien, à première vue, uniquement la connaissance, la méditation, la pratique de la philosophie qui mènent l’esprit à élaborer un tel projet, le suicide. Pourtant , les bouddhistes ne se suicident pas…
    Alors c’est sans doute un luxe occidental…?

  2. waid dit :

    je lis cette note 10 mn aprés que l’on m’appelle pour m’indiquer qu’une connaissance avait mis fin à sa vie.

    je pense souvent à cette liberté de mettre fin à sa vie.

    Sénèque n’a pas choisi sa mort où plutôt il en a choisi le mode pas le moment, imposé par néron.

    il fut admirable dans celle ci et composa son testament , peut être cette citation est tirée de celui ci.

    se donner la mort est le triomphe d’une force supérieure à l’instinct de vie , cette force peut être pathologique; dépression , peur , émotion et là c’est dramatique. Elle peut être tirée de la raison et le geste est grand , il veut dire que l’homme reste libre de ne plus croire. que l’homme triomphe de ses peurs et de l’instinct pour imposer sa raison.

    l’église refuse que l’on se soustrait à la volonté de dieu , le suicide non pathologique est donc la marque de la liberté de la raison sur la foi.

  3. anne dit :

    nous disposons de cela Sylvaine, oui, ce droit de choisir sa fin,
    et il est humiliant de devoir en demander l’autorisation quand on ne peut agir seul

  4. Sylvaine dit :

    est…correction du dernier paragraphe !

  5. Sylvaine dit :

    ce qui n’est pas digne est de laisser en vie ceux qui devraient mourir, et tuer ou laisser mourir ceux qui devraient encore vivre.
    Et le pire à éviter, et de ne plus pouvoir arriver à se suicider.
    On a pas choisi de naître, laissons-nous le choix de mourir.

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