voice over – la bouche de Louise –

Marlène Dumas

Si les yeux de Louise me tourmentent les nuits de pleine lune, sa voix souvent le jour me poursuit. Sauf qu’elle ne s’adresse pas à moi. Louise est une voix off, une phonation sans bouche ni visage.  Sa voix est une absence. Louise la vend pour vivre à des services audiotels et surtout aux agences publicitaires. Ses intonations artificielles m’écorchent l’oreille lorsqu’on me met en attente au téléphone ou lorsque j’écoute la radio. Une petite pute dit Louise. Je suis une petite pute, je ne vois pas où est la différence, mettre dans ma bouche pour du fric un sexe ou bien des mots raccoleurs. C’est même pire puisque ma bouche pleine de sexe donne du plaisir, remplie de mots elle manipule et fait faire du profit à mon maquereau de patron alors que je peux sucer pour mon compte. Je vais démissionner Félix et faire des pipes. Blow job après voice over, c’est un curriculum vitae bouche trou, ouvrière qualifiée. Voice over, une vie à ne pas être, à exister hors champs, sans visage ni corps, pour faire face aux nécessités et aux contingences du quotidien. Je me regarde dans la glace et me parle. Ma voix est déconnectée de mon corps. Une voix m’habite qui n’est pas mienne. Je mens, je suis payée pour mentir, cela a-t-il un sens ? Je préfère passer ma vie à sucer. Sucer pour pouvoir manger, c’est  finalement explorer le champs lexical de la bouche et du corps. Je serai donc exploratrice.

Louise débarquait du train, sautait en marche en me tirant par la manche sans même me toucher, viens me disait-elle sans proférer le moindre de ces mots, et je venais. Son chant de sirène était subliminal, seuls ses yeux en donnaient le ton, quelque chose de farouche en eux certifiait sa résolution. Louise m’emportait dans son sillage. La faire revenir à la raison est inutile. Mon amante, la femme de ma vie se fait pute comme on prend le voile : avec foi et détermination. Mon silence ne lui parut pas réprobateur. L’interroger sur l’organisation de son nouveau job me parut judicieux mais je temporisais, tenais conseil avec moi-même alors que Louise semblait mesurer l’inconcevable projet en mâchouillant l’intérieur de ses joues. C’est idiot de risquer endommager son outil de travail avant même d’avoir été titularisée, j’eus envie de lui dire de cesser de s’esquinter ses muqueuses, elle faisait toujours ça lorsqu’elle était en pleine réflexion, elle se bouffait les joues.

J’étais effaré, je visualisais la bouche de Louise envahie, déformée, creusée, overbookée. Les détails m’obnubilaient. Les sexes seraient-ils couverts ? Il ne fallait pas qu’elle avale et boive jusqu’à la lie l’infamie de sa coupable activité. Je vis Louise récolter la semence de ses clients dans un petit bidon de laitière et rentrer à la maison en gambadant comme l’aurait fait Pierrette. Le job me parut dès lors moins inconcevable.

extrait de  « que sais-je du rouge à son cou ? » © B74K194

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. anne dit :

    Oui, Waid, j’aime beaucoup cette artiste qui explore la vie, toute la vie, les êtres, les corps, la mort, le sexe, la maladie, la souffrance, la joie, etc…Vous avez raison, une énergie incroyable dans sa peinture, parce qu’elle parvient à mettre au cœur de son travail tout ce qui est souvent tu ou ingnoré. Je l’avais vue à Paris il y a une dizaine d’année je crois, elle m’a beaucoup marquée, je retrouve dans ses tableaux plein de choses auxquelles je suis très sensible,notamment la simplicité, le côté ‘brut’ des expressions.
    mais je ne pense pas comme vous qu’elle exprime plus spécifiquement la noirceur

  2. waid dit :

    avez vous déjà vécu une exposition de marléne dumas , ces tableaux tristes et souvent morbides , créent une tension si intense qu’on oublie la forme pour être envahi par la force de cette énergie , cette expression . qu’il s’agissent de grands formats ou de toutes petites toiles il y a une puissance dans cette peinture de femme peu commune , comme si elle exprimait toute la noirceur de l’humanité.

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