désirs d’hommes (1)

 

Il était une fois… Jonas de Dieppe m’ a offert un des textes de son  blog si singulier et si beau, hélas fermé, lorsque j’ai fait appel à contribution sur un de mes  anciens espaces , pour illustrer le thème « désirs d’hommes » .

je le retrouve aujourd’hui dans mes archives et ne résiste pas au plaisir de le republier sur Impermanence .

 

homme nu rouge
homme nu rouge

Au travail, le plus souvent.
Peut-être aussi parce depuis deux ans les lieux et les occasions de sortir se sont raréfiés autour de moi. Par ma faute. La sale histoire d’un enfermement.
Au travail, donc, ce tas de tôles bleues rempli d’odeurs et de boucan, mon usine, depuis les vestiaires jusqu’aux machines, des toilettes à la salle de pause. La 1/2 h au réfectoire l’espace d’un casse-croûte et d’une clope. C’est dans cette atmosphère désormais que le plus souvent remontent des pulsions de désir.
Du moins un aspect du désir. L’une des flammes du feu. Je pourrais évoquer la forme de désir envers mon homme qui subsiste après tellement d’années. Quand par exemple parmi le remous d’un sommeil gluant ma joue vient à s’appuyer contre son omoplate. Quand ma main forcément dérive vers sa verge. Ma caresse longitudinale, avant que cet autre corps ne se retourne vers le bord du lit. Pour mieux dormir. Ce désir plus ou moins brimé par mégarde par celui-là même contre lequel le temps passe. La vieillesse ne tue pas l’attirance : elle en arrondit les angles. Oblige à l’humilité plutôt qu’à s’enorgueillir de la rutilance des trophées.
Je pourrais pareillement m’attarder sur les jeux tauromachiques qui donnaient de l’épice à mes errances de noctambule. Cette sensation de bander contre le genou du voisin, lui-même accoudé au bar, devant des bières, techno et lasers, danseurs au torse suant, nos frôlements de chat de gouttière. Cette atmosphère grouillante d’envies vénéneuses pouvait suffire à satisfaire le remue-ménage de nos chimies. Nos braises indomestiquées.
Nos chaleurs.
Mais en l’occurrence je parlerai de ce qu’il me reste de moments d’appétence hors couple, hors agora, ces temps-ci. Le contexte des ouvriers qui se déshabillent, se douchent, mangent ensemble, urinent, fument avachis sur des chaises, les gymnastiques anodines de nos corps affairés à la productivité, au rendement. Le théâtre de mon lieu de travail. Où, déviant sexuel, je succombe à des bouffées secrètes. Moments que j’ai relatés parfois non sans risque (1), non sans audace (2). Je reluque mes collègues. Les titulaires, les intérimaires. Pas tous, pas systématiquement. Seulement ceux qui au détour d’un indéfinissable ensemble de mystères aimantent obstinément votre attention. Vous contaminent. Vous convoquent tout entier dès qu’il se mettent à briller sous vos yeux d’individu lambda.
Comme ce cariste piercé, un idéogramme chinois tatoué sur le bas du cou. Timide, réservé. Voix quasi inaudible et regard constamment ourlé tel un môme heureux qui sortirait à peine de ses dix heures de sommeil.
Comme ce contremaître carriériste aux yeux vairons, ouvertement érotomane. Et motard téméraire.
Comme ce garçon de vingt ans à la démarche chaloupée, aux petits iris clairs mouillés, la cambrure puissante lorsqu’il arpente les sept ou huit mètres de son poste, ses cents pas de fauve de cirque.
J’échoue à exactement définir ce qu’il se dégage d’eux.
Des circonstances, des auras ardentes sans raison, des complicités imaginaires.
Je traîne juste dans leurs parages, fragile dans mon silence. Dans ma façon de taire mon trouble. Ma triste sérénité. Je sais le premier qu’ils ne jouiront ni de ma bouche ni de ma main ni d’une gentillesse susurrée sur le coin d’un sourire. Ni d’une folle permission à braver des tabous. En cela nous sommes dans l’un des domaines du désir.
À l’usine je contemple en douce, décline des croisements de regards, capte des impudeurs ignorées (cette hanche apparue alors qu’il se grattait, cette croupe blonde dans la fissure du pantalon tandis que tel autre s’accroupissait). Je me fabrique des histoires. Ravale des confusions. Je sais qu’ils savent à mon sujet. Mais c’est à moi de savoir me blinder. De savoir contenir, sans que cela ne déborde, cette série de petites explosions intérieures. Vue de l’extérieur cette brutalité du plaisir, des contrariétés et des soifs, doit restée étouffée. Tue. Ridicule. Un seul doit brûler par combustion spontanée : le déviant.
Désormais mes désirs pourraient se résumer à faire semblant de ne pas désirer.

 

source de l’illustration : Sébastien Jacqmin- Une image par jour –