ligne de fuite

………….

– alors ce n’est pas moral, pas naturel, je ne sais pas moi …. mais quand même !epilogue1

– s’il faut laisser faire la nature, alors on ne doit pas chercher à nous faire vivre comme des immortels, on n’est pas des dieux. un coup ça vous arrange la nature, un coup ça vous dérange.

– c’est pas moral, s’entête René.

Les yeux de Marguerite lâchent à regret l’océan pour se poser sur lui. Elle renifle et fait la moue, la bouche en cul de poule. Qu’est-ce qu’il l’embête avec sa morale ? Marguerite bute sur ce concept. Elle ne sait rien de la philosophie ni de la morale ; ce mot, elle ne le connaît qu’à travers les leçons de l’école ou du cathé. Sa conscience lui dicte de façon instinctive, sans réfléchir, ce qu’elle doit faire. Marguerite est une petite âme qui ne commerce  plus depuis longtemps avec le bon Dieu. Sa pauvre vie n’a jamais suscité le moindre intérêt pour personne, elle ne voit pas pourquoi sa mort en provoquerait davantage. Son suicide n’inspirera aucun autre commentaire que pauvre malheureuse, qu’elle ne méritera même pas. Elle ne se tue ni parce qu’elle est malheureuse ni pour ne pas déchoir, ni au terme de méditations profondes, mais parce qu’elle a fini de vivre, qu’elle n’en a plus les moyens,  et qu’elle refuse cette espèce de mort clinique que sont les prolongations. Un mot bégaie dans  la bouche de René. Il a peur.

– comment ?

Marguerite donne un petit coup de menton vers l’océan sans répondre. René suit le mouvement et regarde la mer agitée. Il l’imagine au large, les bras sortant des vagues et puis disparaitre dans le ventre de l’océan. Il déglutit difficilement. Dans la vision de la fin de Marguerite, son corps gonflé, abominablement dévoré par les crevettes et les crabes échoue sur le rivage , peut-être là où il se baigne, parce qu’il n’est pas sûr qu’elle ait l’élégance de couler à pic au large. René pensait avoir trouvé en Marguerite l’apaisement, il découvre que cette femme le précipite dans un film macabre, donne à la mort une réalité qu’il veut fuir. Il consent à se compromettre avec elle pour assassiner sa femme et sa belle-mère avec des mots, comme des enfants jouent à « on dirait que » sans que cela ne provoque jamais en lui aucune image , même si ces mises en mots légitiment ses pulsions meurtrières parfois bien réelles.  René n’imagine plus rien depuis longtemps, comme si le temps avait consumé ce pouvoir d’imagination pour le protéger d’une absence de futur acceptable. Ne plus pouvoir imaginer et finir par ne plus se souvenir, c’est la mort intime du grand âge. Il aurait aimé au moins que Marguerite raviva cette faculté d’imaginer avec des images plaisantes. Là, celles que son esprit fabrique au seul mouvement de  son menton vers l’océan l’épouvantent. Pourquoi ne peut-elle pas au moins en finir proprement, en catimini ? René a mal aux tripes, il est tout retourné, face à lui-même.

Marguerite plante sa cuillère dans le baba juteux, recueille le rhum sucré qu’elle lape bruyamment. Il se demande comment elle peut faire ça quand elle s’apprête à se donner la mort. Il se retient d’écrabouiller le baba au rhum, de crier, il se sent devenir violent, il a envie de lui tordre le cou de ses mains, que son visage inanimé tombe dans son assiette, qu’on en finisse une fois pour toutes et qu’elle le laisse en paix, qu’elle n’aille pas engraisser le ventre marin affamé dans lequel il nage chaque jour ni ressusciter son imagination avec des visions  d’horreur indélébiles.

Il la regarde manger tranquillement son gâteau.

– Marguerite, pourquoi n’avalez-vous pas plutôt vos boîtes de médicaments ?

– Mourir dans un lit, les yeux au plafond, la bouche pleine de comprimés dont on me gave depuis trop longtemps ?

A cet instant précis, elle le méprise.

…………..

extrait d’Epilogue . © B74K189

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