de la rentrée, de sarko et du nouveau testament

 

Brad regarde le prof balayer des yeux la classe de 3ème très vite. Sûr qu’il ne doit pas en mener large le prof face à ces 35 ados sauvages prêts à en découdre ; comme en proie à un vertige l’enseignant se raccroche à quelques regards lécheurs qu’il ne quittera plus de l’année, smic de la reconnaissance.
Une boule au creux de l’estomac, Brad a envie de gerber en écrivant son emploi du temps sur son cahier de texte. Du lundi au vendredi il trace la grille de sa prison, avec les minutes de promenade en rond dans la cour. Il observe méchamment les blondasses trop maquillées, Converses et jean de marque, le string en bandoulière qui gloussent en choeur derrière leurs mains mais se lamineront mutuellement pour accéder aux félicitations, merci papa merci maman de m’avoir fabriquée si conforme, pro formatée, brillante, mignonette, les babines retroussées. Futures cheftaines qui se feront lécher les pieds par tous ces nullards de mecs qui ont naguère exploité leur mères. Elles ont un beau bureau dans leur jolie chambre au calme, des parents qui lisent l’Express et regardent Envoyé Spécial, leur expliquent les maths et fignolent leur rédaction, leur parlent avec des centaines de mots différents.
Ya pas, les dés sont pipés. C’est comme si les bourges apprenaient à jouer au bridge dans le même groupe que des joueurs confirmés. Son estomac se serre, ses boyaux se tordent ; il pense à Gavroche qu’il a vu à la télé, puis à Sarko et à l’épitre de Paul qu’il a lu dans le Nouveau Testament de sa grand mère trouvé dans le grenier de la dépendance de la ferme où elle avait fini sa pauvre vie.
Un testament à la con qui a définivement mis son moral à l’undergroud :
‘il y en a parmi vous qui mènent une vie désordonnée, sans rien faire ; nous leur donnons cet ordre, qu’ils travaillent dans le calme et qu’ils mangent le pain qu’ils auront eux-même gagné, si quelqu’un n’obéit pas, notez-le et n’ayez aucun rapport avec eux pour qu’ils en ait honte ; si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus’


Brad s’était senti maudit à l’instant de cette lecture, lui et sa lignée pour cent générations. Ses vieux devaient être fichés comme l’ordonnait Paul, puiqu’ils ne fichaient rien depuis que l’usine avait été délocalisée il y a deux ans, ils vivaient dans le désordre, à la charge de l’assédic qui allait leur couper les vivres.
Et la honte, c’était bien pour lui de pourrir dans cette cage à rats de cette putain de cité.
Sa grand-mère était morte depuis belle lurette, il ne connaissait pas ce salaud de Paul ni le notaire de sa mémé qui avait du imprimer ce fichu testament. Mais il était sûr d’une chose, Sarko devait le connaitre, parce qu’il ne cessait de répéter qu’il fallait travailler plus pour gagner plus , travailler dans la peine et la souffrance ; c’était son credo à sarko, un pote au feu Paul.
Il avait lu d’autres pages de ce Nouveau testament, c’était plein d’horreurs, un mode d’emploi de la vie écrit par un sadique :  » femmes, soyez soumises à vos maris, que votre parure ne soit pas extérieure, ayez un esprit doux et paisible, le chef de la femme c’est l’homme, la femme a été crée pour l’homme  »
Et puis ça aussi : « esclaves obéissez à vos maîtres avec crainte et tremblements »
Un vrai programme électoral inspiré du Seigneur, toujours d’actualité, qui devait assurer la paix aux puissants et aux riches, pour mener le troupeau d’ouailles abêti à la bergerie. Brad avait entendu dire que la religion était l’opium du peuple, mais le Seigneur devait se faire du soucis, l’opium du peuple maintenant c’est Sarko.
Il n’entendait plus le prof qui criait pour demander le silence . Pauvre prof, Brad était triste pour lui.

Parait qu’il fallait qu’il prenne l’ascenseur social pour s’éléver et acquérir la liberté et le pouvoir , il suffisait qu’il écoute ce que ce prof tentait de raconter dans le chahut pour arriver à faire de la lévitation et fuir cette fourmilière de ratés et accéder au nirvana :
Un job chiant qui fiche les boules le matin dès le réveil, un chef pervers, devenir propriétaire d’un pavillon de banlieue à crédit sur 30 ans, une femme, deux enfants, un chien, un chat, deux bagnoles, quatre portables, un ordinateur, les vacances aux Baléares en avion à low-cost.
Surtout devenir propriétaire. Ca avait fait marrer Brad d’entendre une bobo parisienne à la télé s’extasier dans un orgasme exotique en expliquant son plaisir de rouler sur un VELIB cet été qui ne lui appartenait pas, cette expérience inouïe et osée de marxisme. On s’encanaille comme on peut.
C’est fou ce que l’homme est imaginatif, créatif, audacieux, pas servile, aventurier, nomade.
Il creuse sa tombe, s’y installe avec les siens, la borne, défendant bec et ongles ses limites, s’y enracine et attend sa mort en regardant la Star-Ac à la télé et les feux de l’amour ( sa mère dépendante à la série depuis 20 ans l’avait ainsi appelé Brad ) en clonant sa progéniture sur son modèle. Le samedi il va à Auchan et le dimanche chez Gifi en rêvant d’acheter toutes ces saloperies fabriquées par des enfants chinois. Si une assurance tout risque pouvait être possible, il s’endetterait pour la souscrire. Surtout ne rien risquer qui puisse faire échapper à ce paradis.
C’est ça le nirvana.
En attendant l’ascenseur qui devait l’élever, Brad prendra les escaliers ce soir pour rejoindre son taudis, vu que l’ascenseur est en panne depuis des mois dans son clapier.
Il a un haut le coeur, ferme les yeux et rêve de revenir dans l’utérus de sa mère, embouché au cordon, tortillé, ficelé et naître mort-né. Faut savoir synthétiser disait son prof.

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